L’AVENIR DES RETRAITES


Le pouvoir a décidé de prendre à bras le corps le problème des retraites. Il est en effet plus que temps, mais est-il décidé à prendre des mesures réellement efficaces, cet article a pour but d’aller au fond du problème et ce fond est beaucoup plus profond que ne le laissent imaginer les réformettes qui ont été lancées ces dernières années.

Permettez-moi tout d’abord de me présenter : je suis membre agrégé de l’Institut des Actuaires* à la retraite depuis déjà 20 ans et je crains, non pas tant pour moi mais pour ceux qui me suivent, un avenir noir si ces mesures, qui seront très impopulaires, ne sont pas prises rapidement. C’est pourquoi je suis décidé, par le biais des réseaux sociaux et de l’internet, à expliquer à mes concitoyens le plus simplement mais le plus complètement ce qui nous guette si on continue sur la lancée actuelle.
Pour cela, il est nécessaire de définir préalablement les différents systèmes destinés à assurer une retraite aux différents travailleurs, salariés, agriculteurs, commerçants ou profession libérales.

Si on remonte dans le passé, la vieillesse était un terrible handicap. Malheur à celui qui n’avait pas ses enfants pour le prendre en charge! Il n’avait alors que deux possibilités: ou mettre de l’argent de côté toute sa vie et le faire fructifier en évitant les mauvais placements, ou prendre une assurance-vie à titre individuelle lui assurant une rente viagère. Les deux solutions étaient très imparfaites et le risque énorme ; je le sais car j ‘ai vécu avec mes pauvres grands-parents qui m’ont élevé et dont voici l’histoire.

Mon grand-père était commerçant à Paris. En 1918, une bombe est tombée sur sa boutique en faisant quatorze morts dans la cave. Par chance ou par intuition, ma grand-mère, contre toute logique apparente, refusa d’y descendre et c’est ainsi qu’ils furent sauvés. Aidé par un de ses anciens patrons, mon grand-père ruiné ouvrit un nouveau commerce et au bout de 10 ans, prit sa retraite à 50 ans, se fit construire une maison dans sa ville natale et s’y retira avec un capital suffisant pour s’assurer un revenu de 12000 francs de l’époque qui, sans être le Pérou était suffisant pour vivre tranquille.
Survint la guerre et la dévaluation, une nouvelle bombe tomba sur leur maison…Mes parents les prirent en charge jusqu’à leur décès…, ils étaient totalement ruinés.

Alors, l’assurance vie ? Là aussi, j’en ai eu l’expérience, c’était mon métier.
Dès la guerre finie, les malheureux assurés purent comparer les primes qu’ils avaient payées avec les capitaux qu’ils allaient toucher : c’était bien ce qui avait été promis en valeur nominale mais la dévaluation était telle qu’ils récupéraient environ 10% de leur argent en valeur réelle ! Employé débutant, je gagnais déjà 9000 francs par mois alors que mes collègues plus anciens gagnaient avant la guerre 9000 Francs par an ! Ils avaient souscrit alors des contrats de 5000, 10000, 15000 francs en capital, se saignant parfois aux quatre veines en pensant à leur retraite…
L’assurance-vie fut mise au ban des placements et les retraites par capitalisation, proscrites. On ne parla plus que solidarité et régimes par répartition. C’était il y a 60 ans…le monde a changé.

Tout jeune candidat actuaire, je fus envoyé en Algérie d’abord puis au Maroc pour gérer les nouveaux régimes de groupes par répartition ; un problème se posait déjà : était-il prudent de rester en répartition pure ou était-il nécessaire de faire un régime mixte : répartition oui mais un supplément en capitalisation si la tendance inflationniste s’inversait et si la vie humaine se prolongeait.

On sait ce qu’il en a été : on a choisi la répartition pure en prévoyant tout de même de constituer des réserves de stabilisation qui, reconnaissons-le, ont généralement été bien gérées de telle sorte que la plupart étaient jusqu’à ces dernières années suffisantes pour éloigner le risque de cessation de paiement.
D’un autre côté, un certain nombre de grandes entreprises, la plupart nationalisées voulurent se constituer des régimes plus avantageux, promettant en particulier des retraites basées sur le dernier traitement et non sur les 10 ou 20 dernières années et à un âge plus jeune. Elles constituèrent donc des caisses autonomes vivant en autarcie : les fameux régimes spéciaux.

Et puis il y eut le régime des fonctionnaires : ce n’est pas un régime et il faut le dire : les fonctionnaires sont censés payer une cotisation : en réalité, leur salaire officiel est amputé d’un pourcentage mais ce pourcentage n’est mis nulle part : c’est une fiction. Les retraites sont payées sur le budget de l’Etat avec l’argent des contribuables, aucune réserve n’ayant été constituée venant des exercices antérieurs. La charge devient énorme, de beaucoup supérieure à l’économie réalisée sur les traitements.

En 1948, on craignait l’inflation ; aujourd’hui le risque est triple : les gens vivent beaucoup plus longtemps, le chômage prive les régimes d’une grosse partie des cotisations et la politique des années 80 a été désastreuse en instituant le droit à la retraite à 60 ans au moment où les dangers devenaient imminents.

Depuis quelques années, le pouvoir a commencé à s’inquiéter enfin de la situation et a pris quelques timides mesures allant dans le bon sens, telle la réforme Fillon ou celle,plus récente sur les régimes spéciaux : mais ces mesures sont notoirement insuffisantes et donnent lieu à de telles réactions des syndicats qui croient en s’y opposant défendre leurs ouailles, que leur opposition systématique risque tout simplement de conduire l’ensemble des régimes à une catastrophe pire que le système Madoff !

Voyons un peu dans le détail :
Le pire de tous, c’est le régime des fonctionnaires:
S’il fallait constituer aujourd’hui le capital qui serait nécessaire au passif de l’Etat pour prendre en charge sans peser sur les générations futures ,et tenir les engagements pris envers tous les retraités actuels, ce sont des dizaines voire des centaines de milliards d’euros qu’il faudrait trouver. Au tarif où M.MADOFF a été condamné, à combien d’années de prison devraient l’être ceux qui ont conçu le même régime que lui avec l’argent public ? Ils ont engagé la parole de l’Etat et je ne vois aucune issue heureuse dans ce piège où nous sommes tombés. De toutes manières, le jour où la charge sera telle que nous ne pourrons même plus trouver les fonds nécessaires…je préfère laisser la phrase en suspens !

Les régimes spéciaux sont également bien mal en point ; leurs ressortissants ont voulu faire bande à part et maintenant, on assiste à une opération en dessous de table qui est très inquiétante : la reprise de ces régimes par les caisses du privé moyennant un semblant d’aménagement et le versement d’une soulte représentant une fraction dérisoire du véritable montant qui serait nécessaire. Cette opération est dénoncée par l’organisation Sauvegarde Retraites qui en publie tous les détails dans les médias, ce qui fait si peur à nos dirigeants qu’ils refusent à cette organisation la niche fiscale commune à toutes les associations à but social ou humanitaire en prétextant contre tout bon sens qu’elle ne rentre pas dans ce cadre.

Il est bien évident, après toutes les charges que je viens d’énumérer que les caisses du privé sont en péril et que ce n’est pas en repoussant la retraite d’un ou deux ans que l’on rétablira l’équilibre.
Et ce qui est encore plus grave, c’est que la simple annonce de ces mesurettes déclenche l’ire des syndicats qui sont prêts à menacer le pouvoir de mouvements de grève ruineux si on touche à leurs sacrosaints avantages acquis.

Le Président de la République semble cette fois décidé à prendre le problème à bras le corps, mais lorsque je vois les difficultés qu’il rencontre pour faire passer des lois à objectifs limités comme la loi Hadopi ou celle concernant le travail dominical, je suis effrayé par les réactions explosives que vont provoquer les décisions qu’il faudra prendre simplement pour reculer de dix ans le big bang prévisible !

Dès lors, devant un avenir aussi inquiétant, il n’est pas possible de mener la politique de l’autruche, la tête dans le sable. Ce problème intéresse tout le monde ; il n’est ni de gauche ni de droite : la solidarité a des limites : si nous restons dans la répartition pure, ce n’est pas 10% des salaires qu’il faudra payer, mais 40%, est-on prêt à cela , je ne le pense pas. N’oublions pas les tabous : la TVA sociale, interdit de prononcer ce mot ! Alors que faire ?

Je ne saurais trancher une telle question, elle va faire l’objet de vives discussions dans l’année qui vient, mais ce papier n’a qu’un but : faire prendre conscience à nos concitoyens que ce problème est trop grave pour qu’il soit l’enjeu de politique politicienne et l’occasion de joutes dont nous avons le triste spectacle quotidien dans nos assemblées …si cette fois-ci, nous ne savons pas imposer à nos parlementaires de s’unir pour chercher une solution acceptable, nos enfants seront dans cinquante ans les victimes de notre inconscience et de notre sottise. J’ose espérer, sans trop y croire, que cet appel sera entendu.

Lionel MOREAU


* L’Institut des Actuaires était au départ une société savante qui travaillait à l’étude des risques dans l’assurance et la finance. Actuellement, c’est devenu un organisme professionnel qui forme les grands techniciens de ces professions.